Théorie économique de la comptabilité

La méthode comptable est seulement une méthode d’observation, rien de plus.

La méthode a ses règles, qui ne doivent rien au sujet observé. Il n’y a pas, il ne peut y avoir de théorie économique de la comptabilité, pas plus que de théorie juridique.

Le fait de qualifier « comptes de masses » les comptes de situation, et « comptes de flux » les comptes de gestion, est peut être une heureuse traduction des termes comptables en langage d’économiste, mais n’influe pas sur la nature et les méthodes de la comptabilité.

Il y a la comptabilité, méthode d’observation.Il y a les phénomènes économiques, sujets d’observation.

Et, comme toujours, il faut d’abord définir le champ d’observation.

Dans l’espace, ce peut être ici une entreprise (comptabilité commerciale ou industrielle), un groupe d’entreprise (consolidation), une profession (sommation et comparaisons inter entreprises), une nation (comptabilité économique nationale), les nations (comparaisons internationales).

Dans le temps, le champ peut être quelconque : l’année civile, ou mieux l’année économique, ou le cycle économique (assolement de trois ans en agriculture ; un cycle de cinq ans ailleurs), ou la durée d’un « plan » quinquennal ou décennal.

Les faits observés (ici encore dénommés faits comptables dès leur saisie), ce sont les phénomènes économiques production, distribution, et consommation des richesses, et échange des services.

Plusieurs auteurs ont exprimé, avec diverses nuances, la même idée en disant que la comptabilité a pour objet de mesurer les mouvements de valeurs exprimées en monnaie.

En matière économique, il a existé, il existe, encore bien des doctrines. A tel point qu’elles ont engendré l’Histoire des doctrines économiques. Ces doctrines discutent des tenants et des aboutissants.

Tel n’est pas le propos de la comptabilité qui, dans le domaine économique, comme dans tous ceux qu’on peut lui soumettre, se contente de saisir une universalité de faits dans un champ défini, de les enregistrer, de les analyser, et de les classer, de les dénombrer, ou de les mesurer, laissant à d’autres disciplines le soin d’en tirer des leçons : science financière, technologie, ou science économique.

Mais, dans le cas de l’économie, les besoins de l’analyse sont nombreux et variés.Le fait doit être étudié de multiples points de vue. Si les effets sur le patrimoine, la détermination du résultat, l’analyse des causes de ce résultat, sont toujours recherchés, et indispensables, d’autres études doivent être entreprises, et c’est à cette fin, qu’une fois de plus dans son histoire, la comptabilité s’est perfectionnée pour servir l’économie, devenant, de double, multiple, et permettant toutes les analyses souhaitables.

Etudes d’anticipation, par la comptabilité budgétaire, par l’élaboration même de modèles (jeux d’entreprise) ; études aussi d’analyses a posteriori, par la comptabilité analytique, par la méthode des prix coûtants (direct costs) ; études comparatives entre la prévision et les réalisations (contrôle budgétaire; méthode des standards) ou entre des « champs d’observations » distincts (comparaisons inter entreprises ; consolidation) ; toutes les possibilités sont désormais offertes à l’observateur de l’économie par la méthode comptable ; ce n’est plus qu’une question de prix, car la précision exigeante de cette méthode la rend onéreuse, et lui fait souvent préférer la statistique, moins ambitieuse.

Les besoins de l’analyse juridique et ceux de l’analyse économique sont totalement différents. La première peut se contenter d’une analyse assez sommaire, mais dont les produits élaborés conservent un lien étroit avec les faits d’origine pour maintenir le caractère probant de cette analyse.

La seconde exige une analyse beaucoup plus fine, souvent multiforme, procédant en cours de route à des constructions moléculaires à partir d’éléments atomiques, fournissant par là des informations variées, mais ayant perdu en cours de route tout contact direct avec les faits de base ; seul, celui qui a mis en oeuvre la méthode selon ses propres conceptions d’analyse et de synthèse peut faire foi aux conclusions obtenues : il a foi dans son raisonnement scientifique et dans son habileté de manipulateur, comme le chimiste réalisant une expérience complexe. A d’autres de refaire l’expérience s’ils ne croient pas à ses résultats.

L’analyse juridique ne doit pas sous estimer l’analyse économique, mais celle ci ne doit pas non plus effacer celle là du processus comptable. L’une et l’autre sont indispensables.

Le domaine de l’analyse juridique est la comptabilité générale, qui ne doit pas être trop développée sous peine de perdre son double caractère synthétique et démonstratif. Ses procédés doivent être souples, clairs, facilement saisis et compris par l’esprit humain.

Le domaine de l’analyse économique se trouve principalement dans les autres ordres de comptes, et spécialement dans la comptabilité analytique. Elle usera presque nécessairement des procédés les plus modernes d’analyse, tels les ordinateurs ou autres « grandes machines mathématiques ».

Toute confusion doit être soigneusement évitée entre ces deux démarches de l’esprit.

L’idéal serait d’une comptabilité générale ne comportant guère, sauf quelques exceptions (amortissements, provisions) que les comptes principaux du Plan comptable général, dans les cinq premières classes, et les comptes divisionnaires des classes 6, 7 et 8, assortie d’une comptabilité analytique dont les comptes de Réflexion pourraient être subdivisés en fonction des besoins de la Comptabilité nationale. La classe 6 pourrait alors être organisée de façon plus logique, pour répondre aux seuls besoins de l’entreprise, sans tenir compte de desiderata économiques externes, qui lui sont indifférents et même la troublent.La classe 9 fournirait beaucoup des analyses économiques souhaitées. Le « Plan rationnel » du C.N.O.F. offrait à cet égard plus de possibilités encore. Mais rien n’interdit en fait d’en user si besoin est, car l’on est alors sorti du domaine juridique et réglementé de la comptabilité pour entrer dans celui de la libre analyse.

La Comptabilité, « Science qui a pour objet la numération des unités en mouvement», s’est donné pour première tâche, combien ambitieuse, d’enregistrer et de mesurer les phénomènes que décrit la science économique, pour en permettre l’étude.

Il lui fallait un outil puissant et précis.

Elle a choisi l’Algèbre.

Elle est devenue l’Algèbre du Droit, et, plus encore, l’Algèbre de l’Economie.

Du cerveau humain, elle met en oeuvre les deux plus puissantes facultés l’esprit d’analyse et l’esprit de synthèse.

Il ne fallait pas moins pour qu’elle puisse accomplir sa tâche.

Car l’objet de son étude patiente et attentive, en définitive, c’est l’Homme. Et toutes les sciences de l’Homme sont complexes, ardues, décevantes.

La Biologie, la Médecine, sont des sciences de l’homme, sciences encore hésitantes, mais pourtant d’un homme concret, que délimite l’épiderme, que le scalpel parcourt.

La Science économique se penche sur des abstractions : les besoins de l’homme, les effets de ces besoins, les réactions qu’ils engendrent.

Par là, elle s’apparente à la fois à la Biologie et à la Psychologie. Mais son domaine est immatériel et perpétuellement changeant.

La Science juridique, le Droit, proche parent de la Morale, a reçu pour mission de décrire et de sanctionner les devoirs de l’homme envers tous les autres êtres, et d’abord envers ses semblables ; ses prérogatives aussi.

Et la Comptabilité, méthode scientifique d’observation plutôt que science elle même, est l’ambitieuse servante de l’Economie Politique et du Droit.

Par eux, elle est dans la dépendance de la Biologie, de la Psychologie, de la Morale.

Seule l’Esthétique semble lui être étrangère. Mais, la Beauté n’est elle pas partout où est la Vérité ?

Fille de la Logique et de la Mathématique, l’esprit de géométrie et l’esprit de finesse sont dans son apanage. Et, comme toutes les grandes conceptions humaines, elle est infiniment simple dans son principe et dans son expression.

Cette simplicité même des moyens qu’elle met en oeuvre ne peut éliminer la complexité redoutable des problèmes de l’économie humaine.

Bien des bons esprits s’y sont trompés, qui ont reproché à la comptabilité son obscurité ils reprochent à leur miroir de leur montrer des rides.

La Comptabilité n’est qu’un instrument, une parfaite méthode d’observation scientifique.

Encore faut il que l’observateur ait daigné apprendre à en user, et qu’il ait une connaissance suffisante des lois régissant les phénomènes qu’il prétend observer, des lois positives, Science juridique, des lois naturelles, Science économique.

Le scalpel n’est rien, s’il n’est tenu par un chirurgien. Et qui donc, sauf un médecin, peut se vanter d’interpréter fidèlement une radiographie? Le télescope peut être parfait. Il n’apprend rien au profane qui se place à l’oculaire.

Et pourquoi voudrait on que ce même profane, ou son frère, puisse, sans plus d’efforts, comprendre et apprécier, par la lecture des comptes, la vie d’une entreprise?

N’est ce pas pourtant le voeu déraisonnable de certaines lois modernes?

Il faut apprendre à lire, et tu verras l’histoire, Sans lunettes, tu peux me croire, rien qu’avec tes yeux bleus.

Laisser un commentaire

Note: La modération des commentaires a été activée. Tous les commentaires doivent être approuvés par l’auteur du blog.