L’assimilation de la comptabilité à un langage est pertinente dans le sens où la comptabilité est un instrument artificiel, créé par la société dans le but de rassembler et de transmettre de l’information. C’est une « construction sociale » qui, en conséquence, reflète la société dans laquelle elle s’est développée. Au contraire du langage, la comptabilité est soumise à une réglementation ainsi qu’à des règles non écrites qui se sont développées avec l’usage. Cette réglementation est souvent la conséquence d’événements ou de circonstances économiques. Si on jette un regard sur l’ensemble des règles comptables d’un pays, c’est à dire sur ce qu’il est convenu d’appeler « les principes comptables généralement admis », on constate qu’il s’agit d’un ensemble d’obligations légales apparues au fil du temps et d’une série de pratiques élaborées par les parties concernées en réponse à des circonstances particulières. Les exigences légales sont souvent des réponses à des scandales financiers, à des abus du système ou à des pressions économiques. L’apparition des sociétés de capitaux, par exemple, a été la réponse aux pressions économiques nées de la révolution industrielle. Dans beaucoup de pays, la législation s’est par la suite efforcée d’éviter que cet outil ne soit utilisé au détriment des investisseurs et des créanciers .

On peut donc considérer les règles comptables en usage dans un pays à un moment donné comme le résultat d’un équilibre qui peut durer des années et qui est de temps à autre rompu par des modifications dans l’environnement économique ou des événements imprévisibles. Une nouvelle réglementation apparaît alors, ou de simples changements dans les règles existantes, qui aboutissent à un nouvel équilibre. Compte tenu que les mêmes événements ne se produisent pas simultanément partout et qu’ils ne conduisent pas forcément aux mêmes solutions, les règles comptables peuvent être différentes d’un pays à l’autre.

La réponse de la société est également très diverse. Certains pays (comme l’Allemagne et la France) ont une législation très détaillée, alors que dans d’autres (par exemple le Royaume Uni), la loi se contente d’énoncer quelques prescriptions minimales, les problèmes d’application étant laissés aux praticiens. L’attitude vis à vis de la loi elle même est différente. Dans certains pays, il va de soi que chaque loi doit être suivie à la lettre; dans d’autres, l’obéissance aux règles légales est plus subtile. Une formule célèbre résume ces différences d’attitude il existe également des règles non écrites, partie intégrante de la culture d’une société, qui font que les modes de réglementation varient d’un pays à l’autre. Le moyen choisi pour réglementer la comptabilité est en effet un important élément culturel. Deux pays soumis à un même événement pourront donc réagir de manière fort différente.

Il ne faut cependant pas surestimer l’importance de ces différences car, en matière comptable, les États observent depuis longtemps les solutions réglementaires adoptées par leurs voisins et n’hésitent pas à importer les éléments qui leur paraissent utiles. Les pays ont une tendance naturelle à s’inspirer de leurs principaux partenaires économiques, qui sont souvent les nations dont ils sont les plus proches culturellement. Ainsi, les pays anglophones élaborent leur réglementation comptable par référence à ce qui se passe dans les autres pays anglophones; alors que les pays d’Europe continentale empruntent les uns aux autres, en particulier lorsque les liens linguistiques sont puissants.

L’apparition des sociétés de capitaux et de l’audit externe constitue un bon exemple de ce phénomène. La notion de responsabilité limitée est née au XIX siècle dans plusieurs pays qui se sont inspirés des expériences menées chez leurs voisins. Cela eut pour conséquence que, dès la fin du XIXe siècle, la plupart des nations développées possédaient une forme de société par actions, même si l’importance de cet instrument juridique variait considérablement, de même que le nombre de sociétés cotées en Bourse. Ces différences perdurent.

La fonction d’auditeur est apparue à l’issue d’une série de transformations qui montrent que la même idée, qui germe dans plusieurs pays, peut subir des changements importants lors de son adaptation aux circonstances locales. Dans la plupart des pays, l’audit avait initialement pour but de permettre aux actionnaires d’examiner la gestion de l’entreprise dans laquelle ils avaient investi. Au RoyaumeUni, l’audit a commencé par devenir une obligation dans les années 1850. Puis il devint facultatif entre 1862 et 1900. Par la suite, l’audit a été largement confié à des professionnels spécialisés, comme c’était déjà le cas aux États Unis et en Australie. En France, l’audit devint obligatoire dès 1867 mais il s’agissait le plus souvent d’une simple formalité : un membre de la famille contrôlant la société se contentait de parapher les comptes. Au XIX siècle, ces auditeurs furent remplacés par des auxiliaires de justice chargés de vérifier que la loi était bien appliquée. En Italie, les auditeurs (sindaci) participaient aux assemblées générales, alors qu’en Allemagne la fonction d’auditeur était, depuis la fin du XIX siècle, exercée par le conseil de surveillance, qui constituait le véritable « chien de garde» du système allemand de gouvernement d’entreprise. L’audit externe obligatoire, tel qu’il existe actuellement en Allemagne, n’a été introduit dans la législation qu’en 1931, afin de protéger les créanciers et les investisseurs des risques de fraudes ou de détournements.