L’extension du modèle comptable soviétique aux autres pays communistes européens

Si l’on fait abstraction de quelques « nuances », le système communiste va plus ou moins rapidement, selon les pays, imposer les quatre principes d’organisation comptable « classiques» en économie communiste : le monisme matériel, le monisme formel, le monisme réglementaire et la primauté de la classification des coûts par activités.

Vers 1980, le principe du monisme matériel s’est imposé: plus aucun des plans comptables étudiés ne possède une classe de comptes neutres.

Le principe du monisme formel s’est également impose. En Roumanie, Ristea et al. affirment dans un ouvrage paru en 1980 que « la conception de l’organisation de la comptabilité à un seul circuit est spécifique au système de comptabilité de notre pays » En Pologne, Jaruga, dans un article publié avant les réformes « capitalistes », parle du système comptable polonais à « deux circuits » [ce qui impliquerait l’existence d’un dualisme formel (Jaruga, 1990)]. Cependant, l’examen de l’exemple qu’elle fournit montre que contrairement à un système dualiste classique à l’occidentale, il n’y avait pas de rupture dans les flux des valeurs qui circulent dans le système comptable: les charges par nature sont certes isolées au débit d’un compte spécifique mais elles sont reprises (pour irriguer la comptabilité des centres coûts) par le crédit d’un compte spécial (contra account) qui n’est pas séparé ‘ mais fait partie intégrante d’un ensemble de comptes liés. Il y a donc bien, semble t il, monisme formel.

C’est en Tchécoslovaquie, apparemment, que la « résistance » au principe du monisme formel va être la plus longue et la plus vive. Cas unique sans doute dans les annales de l’histoire de la comptabilité à l’Est, la Tchécoslovaquie offre l’exemple d’un pays qui « part» en 1946 avec un plan comptable fondé sur le principe du circuit et qui se retrouve en 1967 avec un plan qui donne visiblement la priorité au «principe du bilan » (les charges et les produits par nature étant rapprochés en classes 3 et 4 pour donner le compte de résultat par nature) alors que l’organisation comptable de la comptabilité «interne » reste libre et à part! Comme ne manque pas de le souligner Benech (1975), « comme en Tchécoslovaquie la comptabilité est tenue selon un système dualiste, elle se distingue dans sa forme de la comptabilité de la majorité des pays socialistes ». Mais cette originalité, que Benech attribue, semble t il, à la volonté de privilégier un calcul comptable de grandeurs économiques à l’aide de l’enregistrement des charges par nature, va disparaître en 1977 car, à cette date, une nouvelle réforme du Plan comptable tchécoslovaque est achevée qui «aligne» la Tchécoslovaquie sur les autres pays socialistes en obligeant les entreprises à « accrocher » la comptabilité de gestion à la comptabilité financière pour « réaliser l’unité du système comptable » (Benech, 1975).

Toutes ces péripéties comptables n’ont pas empêché que très tôt, en moyenne dès le milieu des années 1950, la compilation et la classification des coûts des centres de production et des produits, fussent elles tenues séparément, comme en Tchécoslovaquie, aient été réglementées pour obliger les entreprises à respecter un schéma type de classification des coûts par stade de calcul, permettant l’élaboration et le contrôle des prix planifiés (voir supra). Au terme de l’évolution de la réglementation comptable, on peut donc dire que toute la comptabilité de gestion se trouvait réglementée par le Plan comptable et/ou des normes de classification des coûts spécifiques. Il y avait monisme réglementaire; aucun pan de la comptabilité n’échappait à la loi « socialiste ».

Cette réglementation de la « comptabilité de gestion» (il faudrait éviter ce terme qui n’était plus de mise alors à l’Est du fait de la réalisation du « système unifié ») montre bien que, contrairement à ce que l’on pourrait penser «à l’Ouest », l’objectif assigné à la comptabilité «communiste» n’était pas, en priorité, de fournir les charges par nature pour calculer des grandeurs macro économiques telles que la valeur ajoutée. Les dirigeants communistes donnaient la priorité au contrôle des coûts par centre d’activité ou par produit. La comptabilité était d’abord un moyen de contrôle des tâches assignées par le Plan au plus bas niveau; c’était en quelque sorte une gigantesque comptabilité de « gestion» qui permettait de surveiller et, le cas échéant, de punir. D’ailleurs, tout comme en Russie, les charges par nature n’avaient même pas de statut comptable (c’est à dire de comptes réservés à leur intention). Comme le souligne fort justement Benech, dans de nombreux pays de l’Est, les coûts par nature étaient obtenus de manière statistique ce qui était tout à fait suffisant pour les calculs macro économiques. Il est vrai qu’en Pologne  et en Tchécoslovaquie, des efforts avaient été accomplis pour intégrer et systématiser l’enregistrement des coûts par nature; mais ces efforts ne permettent pas d’en déduire que le calcul des coûts des centres et des produits n’était pas prioritaire.

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